Peut-être qu’en élevant la voix…

Jeune homme seul, abandonné.

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Martin. Regard vide, dos voûté, polo gris sur jean délavé, à peine peigné. Martin. Jeune béninois, 28 ans, chômeur depuis deux mois. C’est ainsi qu’on aurait pu me décrire, en ce lundi matin alors que je marche le long des pavés de la rue Guinkomey, non loin de l’église Béthel où je me suis tout à l’heure arrêté pour prier.

J’ai laissé exprès ma voiture à la maison. Pas d’essence ou si peu. Les enfants qui doivent aller à l’école. Leila qui doit les déposer et dont le bureau n’est pas la porte à côté. Leila, ma femme, ma compagne, mon amie, celle à qui j’ai tout donné et qui semblait bien décider à tout faire pour mon bonheur. Leila dont je n’ai pas compris la réaction quand je lui ai annoncé que j’avais perdu mon job. Leila qui n’a pas pleuré, n’a pas soupiré, n’a pas paniqué, mais qui m’a regardé droit dans les yeux et m’a juste dit :  » Tu as perdu ton travail ? Bien, c’est ton problème. A ta place je me dépêcherai d’en trouver un autre. Parce que moi, je n’ai pas l’intention d’utiliser mon maigre salaire pour te nourrir et nourrir tes enfants. Ça c’est ton job ». Ah, Leila ! Le maigre salaire dont elle parlait avoisinait les 500 000 F CFA le mois. Un salaire que j’ai dû apprendre à accepter, que mon orgueil d’homme à dû apprendre à digérer, un salaire qui a toujours été supérieur au mien.

Je m’arrête un moment au bord de la voie, au milieu de rien, tandis que défilent devant moi des voitures de toutes sortes emmenant des cadres, des gens pressés – dont les coups de klaxon effrénés laissent entrevoir leur peur d’être en retard, leur stress – vers leurs bureaux. Je prends mon téléphone portable et appelle mon ami. Médard. Non enfin, je le bip plutôt. La minute d’après, mon téléphone sonne. Médard me dit qu’il est au bureau, que je peux passer et qu’il a quelque chose qui va m’intéresser.

Quelque chose qui va m’intéresser ? Je hâte le pas. Je ne suis pas très loin, le bureau de Médard est non loin du Lycée Coulibaly. Je traverse l’avenue Steinmetz, juste avant l’échangeur et continue sur ma gauche. Je bifurque aux premiers feux tricolores. J’y suis. Ah, qui sait ? Peut-être mon ami a-t-il une opportunité pour moi ? Dès mon entrée, Médard m’accueille avec un grand sourire et me tend le dernier exemplaire d’un quotidien de la place.   » Tu as lu l’article ? Plus de 2 750 000 chômeurs au Bénin1 mon frère ! C’est terrible ! « . J’accuse le choc. Donc ce n’était pas une opportunité d’emploi. Juste des statistiques, de foutues statistiques !

Je m’abstiens de hurler. Je prends le journal des mains de mon ami et le dépose sur son bureau.  Il me demande, surpris, si je ne compte pas le lire. Ou si je n’aime plus ce quotidien qui est pourtant mon préféré. Si, Si, Si… Non, là, je n’en peux plus. Ma patience a des limites. Je ne peux plus m’abstenir de hurler : «  Bon sang, que veux-tu que ça me fasse de savoir qu’il y a plus de 2 millions de personnes sans job au pays ! Je ne fais pas parti de ces gens là. Tu sais pourquoi ? Parce que ces foutues statistiques ont oublié de me prendre en compte. Elles ont oublié les nombreuses personnes qui s’ajoutent chaque jour à ce chiffre. 2 750 000 ? Mon œil ! On est plus nombreux que ça oui ! Et pourquoi me montres tu cela ? Pour que je te donne mon numéro matricule dans cette longue liste ? Tiens, je suis le numéro 2 876 000. Tu es content ? Je suis le 2 876 000 ème bougre, qui se déchire les méninges en pensant à comment il va rapporter un peu d’argent aujourd’hui à la maison. Comment il va garantir le respect de son épouse qui « le regarde dans le visage »2 depuis qu’il ne travaille plus. Je suis le 2 876 000 ème qui a faim et qui ne peut même pas le crier. Je suis le 2 876 000 ème qui n’a toujours pas fini de payer la scolarité de ses enfants et qui sait qu’il n’y arrivera pas à moins d’un miracle. Je suis le 2 876 000 ème qui doit tendre la main, vers des gens qui le méprisent, pour avoir de temps en temps de quoi survivre. Je suis le 2 876 000 ème qui postule à toutes les offres d’emploi du secteur public comme privé, qui déclare uniquement ses diplômes les moins élevés pour pouvoir être considéré pour des boulots de misère, des boulots qui d’ailleurs lui sont refusés. Je suis le 2 876 000 ème béninois qui a mal, qui a mal, qui a mal de ne pas pouvoir goûter aux joies de la maxime « le travail est un trésor ». Je suis … « . Ma voix se brise net au beau milieu de ma phrase. Je m’arrête de crier, m’assied et laisse couler mes larmes. Aussi silencieuses que ma colère a été violente, elles coulent le long de mes joues, s’écrasent sur mon polo et mon jean fripés. Je reste un moment ainsi, devant mon ami totalement déboussolé, qui n’arrête pas de répéter qu’il n’avait pas voulu me blesser. Je me lève, sans un mot et repars.

Une matinée de gâchée ? Non ! Car enfin ! Enfin, j’ai pu crier ma douleur. Enfin ! Mais j’y pense, mon auditoire était quelque peu réduit. Bon, il faut un début à tout. Et c’est un bon début, je crois. Peut-être qu’en criant plus fort, je me ferai entendre de ceux qui sont censés avoir le pouvoir de changer les choses. Peut-être qu’en élevant la voix tous ensembles, nous les chômeurs du Bénin et du monde nous ferons entendre. Peut-être qu’en élevant la voix …

A tous les sans-emplois du Bénin. A tous les sans-emplois du monde. A tous ceux qui peuvent changer les choses.

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« Chômage des jeunes au Bénin : plus de 2.750.000 sans-emplois »,  Quotidien la Nouvelle Tribune, du 31 mai 2012, URL : http://www.lanouvelletribune.info/index.php/societe/11023-chomage-des-jeunes-au-benin-plus-de-2-750-000-sans-emplois
2 Expression Fon et Mina qui signifie manquer de respect à une personne.

Elena, 15 ans : « Quand je serai présidente de la république »

« Les écoliers laborieux… ». Cette chansonnette résonne dans ma tête depuis ce matin. Et pour cause, ce lundi 01 octobre 2012, comme beaucoup d’enfants et de jeunes de mon âge et de mon pays, j’ai repris le chemin de l’école. Je ne m’attendais pas à une agréable surprise en y allant après près de trois mois de vacances. Déjà qu’au cours de l’année scolaire précédente, l’état de l’établissement laissait à désirer. Je ne comptais pas non plus outre mesure sur la volonté des enseignants et des membres de l’administration, puisque ce n’est pas cela qui nous a manqué l’année passée. S’il eut fallu se plaindre de quelque chose, ce serait plutôt du manque criard de subventions dont bénéficie mon école. Bref, je ne me faisais pas d’illusion en me rendant au cours ce matin. Et bien sûr, les fruits ont mis un point d’honneur à surpasser la promesse des fleurs. Le spectacle qui se présenta à nos yeux en cette matinée de rentrée scolaire est assez dur à décrire. Au moins l’année d’avant, nous avions cinq salles de classe. Cette année, il n’y en a plus que deux qui tiennent debout. Deux autres se sont écroulées vers la fin des vacances, secouées jusque dans leur fondation par les pluies diluviennes de ces dernières semaines. Quant à la cinquième classe, je n’ai trouvé personne d’assez courageux, enseignants et élèves confondus, pour accepter y entrer. Ses murs, construits en terre battue, menaces de rendre l’âme à grand bruit.

« … vont avec joie à leur ouvrage... » Vous admettrez donc volontiers que cette partie de la chansonnette, n’est pas celle qui me semble la plus appropriée pour décrire mon état d’âme quand je pense à mon école. Mettez vous un peu à ma place. Si aller à votre bureau représentait une menace permanente pour vous, iriez vous « avec joie à votre ouvrage » ? Non. Cette partie de la chanson, s’adresse plutôt aux enfants que je croise en fin d’après – midi lorsque je vais rejoindre ma mère qui vend des ignames et des bananes frites non loin de l’école la plus réputée de la ville. Oui, les enfants qui en sortent, tous beaux, bien propres, hilares à souhait, la joie au cœur sont heureux. Et on le serait à moins : grande et belle école, salles de classes construites en dur, immense cour pour jouer pendant la récréation, assurance de suivre un programme scolaire de qualité encadrés par des enseignants qui, délivrés des soucis liés aux infrastructures défectueuses, s’occupent méthodiquement de leur travail etc. etc.

En les voyant ainsi, ces élèves, heureux et pleins de rêves, je me fais la promesse suivante. Quand je serai présidente de la république, en l’an 2032, je ferai en sorte que les écoles soient subventionnées et que ces subventions soient réellement versées en temps opportun pour servir la cause des apprenants. Je ferai en sorte que de vraies salles de classes, durables, soient construites pour les élèves. J’irai même jusqu’à lever des fonds auprès de la population pour relever ce défi. Je la convaincrai, en sorte que tout adulte de mon pays investira pour l’édification d’un système éducatif à la hauteur de l’espoir que représente la jeunesse. Quand je serai présidente de la république je ferai en sorte que chaque enfant puisse être heureux, réellement heureux de se rendre à l’école. Je résoudrai l’équation à plusieurs inconnues qui veut que la somme d’infrastructures adéquates, d’enseignants qualifiés, de matériels adéquats, et de programmes scolaires bien ficelés donne un système éducatif de qualité, positivement vécu par les apprenants. Quand je serai présidente de la république, je ferai en sorte que chaque enfant, riche ou pauvre, puisse avoir accès à une éducation de qualité. Quand je serai présidente de la république en 2032, je ferai de l’éducation  une priorité.

Mais en attendant, je n’ai que 15 ans. Et je me contente de psalmodier, encore et encore (alors qu’en ce début de soirée, j’aide ma mère à vendre les dernières bananes frites qui traînent encore dans son panier), cette chansonnette qui ne me lâche décidément pas depuis ce matin : « Les écoliers laborieux, vont avec joie à leur ouvrage, mais les élèves sans courage, partent les larmes dans les yeux… »

 Que Dieu t’entende Elena, que Dieu t’entende ma belle enfant, et tes aînés aussi …