J’ai visité une AVEC …

Cet article est tire du blog de Plan Benin http://planbenin.wordpress.com

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Dis comme cela, on pourrait bien penser que le titre de ce billet n’est pas complet. Et pourtant, il l’est. Il l’est si l’on sait qu’AVEC s’écrit en fait AVE&C et signifie en long « Association Villageoise d’Epargne et de Crédit ». Ayant ainsi replacé les choses dans leur contexte, j’en reviens à mon propos. Donc, je disais, j’ai visité une AVEC …

Vendredi 08 février 2013, 11h du matin. Quelque part au fin fond du Bénin profond, dans un petit village dénommé Tchakifaka de la commune de Toucountouna, se réunissent une vingtaine de femmes, accompagnées de leurs enfants, tous petits, dont en réalité, elles ne se séparent jamais. Elles sont assises sur des bancs, de minuscules tabourets, des nattes. Elles sont habillées de tenues bigarrées, avec ou sans foulard, dans une sublime diversité faite de beauté, de fierté, de dignité, de tristesse, de désillusion mais surtout de pauvreté. Derrière chacun de ces visages, se cache l’histoire d’une vie. Et à en croire le décor, cette vie est loin d’être un long fleuve tranquille …

Elles sont rassemblées comme elles le font de manière régulière depuis plusieurs mois, depuis que l’ONG Plan Bénin leur a montré qu’ensemble elles peuvent réaliser de grandes choses. Pour en arriver à ces rencontres hebdomadaires, il a d’abord fallu dépasser les préjugés, accepter de s’écouter en tant qu’humain et non plus en tant que membre de telle ou de telle ethnie. Il a fallu du temps et la patience des agents facilitateurs de Plan Bénin, dont le rôle a été et est toujours celui de catalyseur.

Notre arrivée modifie quelque peu le cours habituel des rencontres. Ensemble, solidaires et joyeuses, les femmes entonnent un chant de bienvenue dans une langue qu’aucun de nous ne comprend, exceptée Sayi, la jeune facilitatrice qui nous sert de guide.

Des places nous sont réservées. On nous fait asseoir et la réunion commence. Les enfants, habitués à ces rencontres, s’éloignent légèrement et jouent sous un arbre. L’un d’entre eux pourtant, espiègle, n’arrête pas de taquiner sa mère qui se défend mollement. La présidente de l’association, jeune femme  frêle au regard intelligent fait un bref discours. Trois personnes se lèvent ensuite, ouvrent les trois cadenas d’une caisse  discrètement déposée un peu plus tôt par un des membres. Puis, pendant 30 mn voire une heure, selon une mécanique bien réglée, les femmes se lèvent, remettent de l’argent à l’une d’entre elles, qui le compte sous l’œil vigilant d’une autre. A deux, elles  annoncent ensuite le montant exact recueilli à tout le groupe. Puis on assiste à une deuxième phase où certaines femmes se lèvent et rendent de l’argent tandis que d’autres en prennent.

Ainsi, chaque semaine, ces femmes se regroupent pour épargner et pour obtenir de leur groupe des crédits. Le taux de remboursement ce jour là est de 100 %. Les personnes qui économisent plus que le montant minimal de 200 FCFA recommandé sont félicitées. De cette action solidaire menée depuis plusieurs mois est sortie une épargne de 800 000 FCFA, une vraie fortune. Les femmes sont heureuses de pouvoir faire leur petit commerce grâce au crédit obtenu auprès de leur AVE&C.  Elles savent qu’à  la fin de l’année, elles assisteront au grand partage au cours duquel sont restitués à chacune, selon le montant cotisé, les fonds dans la caisse, majorés par un intérêt. Ce jour là, ce sera une grande fête. Car toutes les femmes seront sorties gagnantes de l’expérience.  Ce projet, elles le savent, les aide à sortir de la pauvreté.

L’exemple de Tchakifaka n’est qu’un parmi tant d’autres. Plus de 800 associations de femmes sont mises en place au Bénin par Plan, à travers son programme « Autonomisation des femmes pour la réalisation des droits de l’enfant ». Des femmes vivant dans des ménages pauvres bénéficient ainsi de l’aide de l’institution pour atteindre une autonomie financière, salutaire pour elles d’abord, mais aussi pour leurs familles en général et leurs enfants en particulier. Plan Bénin part du principe que si une mère est heureuse, et financièrement comblée, elle donnera à ses enfants le meilleur d’elle-même et de meilleures conditions de vie, notamment en ce qui concerne la nourriture et l’éducation.

Que dire pour finir ? Juste un petit conseil. Si un jour vous en avez l’occasion, visitez une AVE&C de Plan Bénin. Je vous assure qu’après cela, vous verrez la vie différemment.

Peut-être qu’en élevant la voix…

Jeune homme seul, abandonné.

Copyright Istockphoto.com

Martin. Regard vide, dos voûté, polo gris sur jean délavé, à peine peigné. Martin. Jeune béninois, 28 ans, chômeur depuis deux mois. C’est ainsi qu’on aurait pu me décrire, en ce lundi matin alors que je marche le long des pavés de la rue Guinkomey, non loin de l’église Béthel où je me suis tout à l’heure arrêté pour prier.

J’ai laissé exprès ma voiture à la maison. Pas d’essence ou si peu. Les enfants qui doivent aller à l’école. Leila qui doit les déposer et dont le bureau n’est pas la porte à côté. Leila, ma femme, ma compagne, mon amie, celle à qui j’ai tout donné et qui semblait bien décider à tout faire pour mon bonheur. Leila dont je n’ai pas compris la réaction quand je lui ai annoncé que j’avais perdu mon job. Leila qui n’a pas pleuré, n’a pas soupiré, n’a pas paniqué, mais qui m’a regardé droit dans les yeux et m’a juste dit :  » Tu as perdu ton travail ? Bien, c’est ton problème. A ta place je me dépêcherai d’en trouver un autre. Parce que moi, je n’ai pas l’intention d’utiliser mon maigre salaire pour te nourrir et nourrir tes enfants. Ça c’est ton job ». Ah, Leila ! Le maigre salaire dont elle parlait avoisinait les 500 000 F CFA le mois. Un salaire que j’ai dû apprendre à accepter, que mon orgueil d’homme à dû apprendre à digérer, un salaire qui a toujours été supérieur au mien.

Je m’arrête un moment au bord de la voie, au milieu de rien, tandis que défilent devant moi des voitures de toutes sortes emmenant des cadres, des gens pressés – dont les coups de klaxon effrénés laissent entrevoir leur peur d’être en retard, leur stress – vers leurs bureaux. Je prends mon téléphone portable et appelle mon ami. Médard. Non enfin, je le bip plutôt. La minute d’après, mon téléphone sonne. Médard me dit qu’il est au bureau, que je peux passer et qu’il a quelque chose qui va m’intéresser.

Quelque chose qui va m’intéresser ? Je hâte le pas. Je ne suis pas très loin, le bureau de Médard est non loin du Lycée Coulibaly. Je traverse l’avenue Steinmetz, juste avant l’échangeur et continue sur ma gauche. Je bifurque aux premiers feux tricolores. J’y suis. Ah, qui sait ? Peut-être mon ami a-t-il une opportunité pour moi ? Dès mon entrée, Médard m’accueille avec un grand sourire et me tend le dernier exemplaire d’un quotidien de la place.   » Tu as lu l’article ? Plus de 2 750 000 chômeurs au Bénin1 mon frère ! C’est terrible ! « . J’accuse le choc. Donc ce n’était pas une opportunité d’emploi. Juste des statistiques, de foutues statistiques !

Je m’abstiens de hurler. Je prends le journal des mains de mon ami et le dépose sur son bureau.  Il me demande, surpris, si je ne compte pas le lire. Ou si je n’aime plus ce quotidien qui est pourtant mon préféré. Si, Si, Si… Non, là, je n’en peux plus. Ma patience a des limites. Je ne peux plus m’abstenir de hurler : «  Bon sang, que veux-tu que ça me fasse de savoir qu’il y a plus de 2 millions de personnes sans job au pays ! Je ne fais pas parti de ces gens là. Tu sais pourquoi ? Parce que ces foutues statistiques ont oublié de me prendre en compte. Elles ont oublié les nombreuses personnes qui s’ajoutent chaque jour à ce chiffre. 2 750 000 ? Mon œil ! On est plus nombreux que ça oui ! Et pourquoi me montres tu cela ? Pour que je te donne mon numéro matricule dans cette longue liste ? Tiens, je suis le numéro 2 876 000. Tu es content ? Je suis le 2 876 000 ème bougre, qui se déchire les méninges en pensant à comment il va rapporter un peu d’argent aujourd’hui à la maison. Comment il va garantir le respect de son épouse qui « le regarde dans le visage »2 depuis qu’il ne travaille plus. Je suis le 2 876 000 ème qui a faim et qui ne peut même pas le crier. Je suis le 2 876 000 ème qui n’a toujours pas fini de payer la scolarité de ses enfants et qui sait qu’il n’y arrivera pas à moins d’un miracle. Je suis le 2 876 000 ème qui doit tendre la main, vers des gens qui le méprisent, pour avoir de temps en temps de quoi survivre. Je suis le 2 876 000 ème qui postule à toutes les offres d’emploi du secteur public comme privé, qui déclare uniquement ses diplômes les moins élevés pour pouvoir être considéré pour des boulots de misère, des boulots qui d’ailleurs lui sont refusés. Je suis le 2 876 000 ème béninois qui a mal, qui a mal, qui a mal de ne pas pouvoir goûter aux joies de la maxime « le travail est un trésor ». Je suis … « . Ma voix se brise net au beau milieu de ma phrase. Je m’arrête de crier, m’assied et laisse couler mes larmes. Aussi silencieuses que ma colère a été violente, elles coulent le long de mes joues, s’écrasent sur mon polo et mon jean fripés. Je reste un moment ainsi, devant mon ami totalement déboussolé, qui n’arrête pas de répéter qu’il n’avait pas voulu me blesser. Je me lève, sans un mot et repars.

Une matinée de gâchée ? Non ! Car enfin ! Enfin, j’ai pu crier ma douleur. Enfin ! Mais j’y pense, mon auditoire était quelque peu réduit. Bon, il faut un début à tout. Et c’est un bon début, je crois. Peut-être qu’en criant plus fort, je me ferai entendre de ceux qui sont censés avoir le pouvoir de changer les choses. Peut-être qu’en élevant la voix tous ensembles, nous les chômeurs du Bénin et du monde nous ferons entendre. Peut-être qu’en élevant la voix …

A tous les sans-emplois du Bénin. A tous les sans-emplois du monde. A tous ceux qui peuvent changer les choses.

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« Chômage des jeunes au Bénin : plus de 2.750.000 sans-emplois »,  Quotidien la Nouvelle Tribune, du 31 mai 2012, URL : http://www.lanouvelletribune.info/index.php/societe/11023-chomage-des-jeunes-au-benin-plus-de-2-750-000-sans-emplois
2 Expression Fon et Mina qui signifie manquer de respect à une personne.